vendredi 22 mars 2013

"Je suis" Sefwoman


Cet article tiré de Jewpop étant si vrai, si sincère et reflétant j'en suis persuadé une grande partie de la population juive et non-juive de France je ne pouvais pas le partager.
Lisez donc cet article, cet état d'âme poignant mais magnifique de part son universalité atteinte à travers le communautarisme.

"… Française-juive  /  juive-française. Les deux à la fois. Dans l’ordre que je veux. Ca dépend des jours, de l’actualité, de mon humeur, de l’urgence du moment.

… Française, profondément. J’aime ce pays, sa langue, ses mots, ses émissions culturelles à pas d’heure, où des intellectuels refont le monde quand la France qui se lève tôt dort. J’aime ce pays plein de paradoxes, loué par tous les guides touristiques pour sa gastronomie. Si seulement les chauffeurs de taxi et les serveurs des brasseries pouvaient être aussi tendres que le filet mignon… J’aime Paris et les parisiens, qui dès le premier rayon de soleil de mars se parquent en terrasse avec leurs doudounes et lunettes de soleil, nez levé parce que « ça fait du bien ce temps ».

… Juive, viscéralement, dans les tripes, ça vient du ventre, ça remonte dans la colonne vertébrale. C’est ma verticalité, comme ces bâtons que l’on colle à la tige pour que la plante pousse droit. Juive par le nom, juive par la mère. Juive dans les actes, le cœur. Juive dans les peurs, dans le rire, dans les larmes, dans le cœur, dans la tête, dans les colères, jusque dans les silences et les omissions.

… Une juive du dedans, qui vit au rythme du peuple juif, de ses joies, de ses douleurs. Je revois ma mère, les yeux pleins de larmes, allumer des bougies à l’annonce de la mort de soldats de Tsahal à 4000 kilomètres de là. A chaque attentat perpétré en Israël, je me jette sur la radio juive et peste contre Michael Zaken et Madame Laffranchie qui trustent l’antenne à 17H59 pendant des secondes qui me paraissent interminables. Une juive du dedans qui se souvient parfaitement de ce qu’elle faisait le 11 septembre, et où elle était le soir où elle apprit la mort d’Itzhak Rabin. Une juive qui ne peut pas s’empêcher de se demander ce que faisaient pendant la guerre tous les  octogénaires qu’elle croise dans la rue.

… Une juive du dehors. La diaspora coule dans mes veines et si, quand je rentre d’Israël, l’ivresse du sionisme s’y mêle, les effets se dissipent rapidement sous les assauts du quotidien. Une juive du dehors qui a autant d’amis juifs que non-juifs, qui trouvent parfois que ses coreligionnaires « poussent un peu ». Je suis une juive du dehors qui ne comprend pas pourquoi, dès que tu rentres dans le 19arrondissement, toutes les femmes juives de plus de 60 ans te piquent ta place dans la file d’attente et t’appellent « ma fille »

… Une juive ni vraiment du dedans ni vraiment du dehors. Une juive qui va à la synagogue plus pour parler que pour prier, qui ne lit pas un mot d’hébreu mais vibre au son de la Nehila, qui ne mange pas de viande non casher mais qui ne crache pas sur un verre de vin taref. Une juive qui peut rire de blagues douteuses, pourvu qu’elles soient dites dans le ouaté « entre nous ». Une juive qui peut s’engueuler avec ses potes juifs pendant l’opération « Plomb durci », mais qui n’émettra jamais la moindre réserve sur Israël en présence de non-juifs. Les temps sont durs. La critique trustée par « ceux qui ne nous aiment pas ». Alors pourquoi en rajouter.

… Une juive qui peut aller retirer l’argent à la banque samedi pour payer son voyage à New York, direction le Rabbi Loubavitch. Dans la même discussion, je peux regarder avec respect et envie ces femmes très pratiquantes, qui enchaînent les enfants comme moi les achats compulsifs, et finir par trouver horripilante cette béatitude qu’elles portent sur leurs visages à coups de « Baroukh achem ». Je suis cette juive qui lève les yeux au Ciel quand j’entends qu’une vingtaine d’enfants meurent en rentrant de vacances en car, avec l’air du « j’espère que tu as une bonne excuse ». Et quand je vois Gilad Shalit saluer Bibi Netanyahou dès sa descente d’avion après plus de 6 ans de détention, je ne peux pas m’empêcher de me dire que D. existe et que quand il veut, il peut. Je suis cette juive qui s’agace de recevoir des textos de chaînes de berakhot du Rav Pinto que je dois envoyer à 9 personnes. Je suis cette juive qui imagine – à voix haute – que si elle gagne au loto, elle en donnera 20% à uneyeshiva, comme ça D. me donnera peut-être un coup de pouce.

… Je suis ce que je suis, une  juive confuse mais jamais incertaine. Lundi, à l’annonce de la tuerie à l’école Ozar Atorah de Toulouse, je me suis assise par terre et j’ai pleuré. J’ai pleuré les victimes, leurs proches, le peuple juif. J’ai pleuré pour oublier tous ceux pour qui la vie n’a pas changé, ceux pour qui le quotidien a repris ses droits, ceux, plus anciens qui ont vu Drancy, Munich, Copernic, l’attentat de la rue des Rosiers et qui, désabusés, te regardent sans chercher à trouver les mots.

Lundi matin, Mohamed Merah a voulu tuer ce que nous sommes, c’est pour cela que nous resterons ce que nous sommes. Qu’on soit juif du dehors ou du dedans. Rien ne va changer mais tout est différent.

The SefWoman "


Lien de l'article : http://www.jewpop.com/a-la-une/je-suis/

mardi 19 mars 2013

Fauve Corp

Fauve, cri d'une génération, la mienne.
On est tellement à être un peu bancals, un peu bizarres : connards mystiques, losers au grand coeur, prostituées rêvant du prince charmant, déments en quête du feu sacré, trouducs hallucinés, adorateurs des trois piliers...Sonnons l'alarme. Qu'on se retrouve, qu'on se rejoigne. Qu'on se répète une nouvelle fois que l'ennui est un crime, que la vie est un putain de piment rouge, un casse du siècle, une forme de perfection.



Fauve est un collectif mêlant diverses disciplines artistiques de la vidéo à la musique. C'est de cette dernière que je vais parler ici, la musique de Fauve c'est l'alliance d'une mélodie douce et mélancolique et d'un flot verbal incisif et puissant.

La musique d'abord, beaucoup de piano, parfois une guitare sèche, une recette somme toute classique mais qui opère, on est transporté dans un bain de mélancolie, dans la fièvre d'une époque que nous n'avons pas connu. Le tout est saupoudré d'un léger accent Hip-Hop donnant un rythme entraînant faisant le lien entre la musique et les mots.

Le texte, qui est pour moi le coeur des réalisations de Fauve, est violent, plein de désillusion mais rêvant d'un idéal. J'ose faire un lien avec le fauvisme en peinture qui est caractérisé par l'audace de couleurs vives, acerbes, exubérantes, un éloge de l'instinct. Avec Fauve les textes semblent instinctifs aussi, presque viscéraux, on le voit particulièrement dans l'intro de Saint-Anne :
Faut dire qu’en ce momentJ’ai du mal à mettre mes idées au clairÀ trouver mes motsEnfin voilà / je vous dresse le tableau

Le texte nous conte la désillusion d'une génération qui n'a plus de lutte, plus de combat, qui se dénigre elle-même de part la futilité apparente de son existence. L'exposé des peines profondes de notre génération ne se limite toutefois pas à une complainte vaine, de nos maux jaillit un idéal, une sorte d'optimisme désespéré. Ce n'est certes qu'un cri dans le vide qui est lancé, mais il est si agréable à entendre.

Il est impensable de parler de Fauve sans parler de leur démarche, ils sont auto-produits cela va sans dire et en cohérence avec leur propos, ils distribuent leurs 4 titres disponibles gratuitement sur leur site. De plus ils acceptent toute participation au collectif pour peu qu'une idée en adéquation avec leur mouvement germe en vous.
Je ne peux donc que vous encourager à vous jeter à corps perdu dans cet univers d'un idéal désenchanté.




lundi 18 mars 2013

L'art sauvera le monde.

L'art sauvera le monde
Fiodor Dostoïevski




Assaut sous les gaz, Otto Dix

Guernica, Picasso

Saint-Sebastien, Mantegna

La liberté guidant le peuple, Delacroix

Fille sous un parapluie japonais, Kirchner

Le radeau de la méduse, Géricault
Le serment des Horaces, David

Construction structurale de bruit et de vitesse, Balla

Rollin et sa vierge, Jan Van Eyck

The Burning of the Houses of Parliament, Turner








L'envie du Pénal, Muray


L’envie du pénal

La société actuelle rêve de pénal, elle n'a de cesse de vouloir combler tout lieu, toute sphère n'étant pas régit par le code civil. Quitte à perdre de ses libertés, à voir le plus intime de nos espaces être empli d'articles et de jurisprudence ; l'homme moderne a besoin de pénal, du moins il en ressent le besoin. Philippe Muray, un des plus grands penseurs de notre époque est le témoin terrifié et terrifiant de ce désir irrépressible d'omniprésence législative. Le texte qui suit est criant de vérité, implacable dans sa démonstration et terrifiant dans sa conclusion. Halte aux législateurs, Muray vous guette !

Philippe Muray - 1992
De cette légifération galopante, de cette peste justicière qui investit à toute allure l’époque, comment se fait-il que personne ne s’effare ?
Comment se fait-il que nul ne s’inquiète de ce désir de loi qui monte sans cesse ? Ah ! la Loi ! La marche implacable de nos sociétés au pas de Loi !
Nul vivant de cette fin du siècle n’est plus censé l’ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être étranger.
« Il y a un vide juridique ! »
Ce n’est qu’un cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n’émerge qu’une voix, qu’une clameur « Il faut combler le vide juridique ! » Soixante millions d’hypnotisés tombent tous les soirs en extase. La nature humaine contemporaine a horreur du vide juridique, c’est-à-dire des zones de flou où risquerait de s’infiltrer encore un peu de vie, donc d’inorganisation. Un tour d’écrou de plus chaque jour ! Projets ! Commissions ! Mises à l’étude ! Propositions ! Décisions ! Élaboration de décrets dans les cabinets ! Il faut combler le vide juridique ! Tout ce que la France compte d’associations de familles applaudit de ses pinces de crabe. Comblons ! Comblons ! Comblons encore ! Prenons des mesures ! Légiférons !
Saintes Lois, priez pour nous ! Enseignez-nous la salutaire terreur du vide juridique et l’envie perpétuelle de le colmater ! Retenez-nous, ligotez-nous au bord du précipice de l’inconnu ! Le moindre espace que vous ne contrôlez pas au nom de la néo-liberté judiciairement garantie est devenu pour nous un trou noir invivable. Notre monde est à la merci d’une lacune dans le Code ! Nos plus sourdes pensées, nos moindres gestes sont en danger de ne pas avoir été prévus quelque part, dans un alinéa, protégés par un appendice, surveillés par une jurisprudence.
« Il faut combler le vide juridique ! » C’est le nouveau cri de guerre du vieux monde rajeuni par transfert intégral de ses éléments dans la poubelle-média définitive.
Il en a fallu des efforts, et du temps, il en a fallu de la ténacité, de l’habileté, des bons sentiments et des causes philanthropiques pour incruster bien profond, dans tous les esprits, le clou du despotisme légalitaire. Mais maintenant ça y est, c’est fait, tout le monde en veut spontanément. L’actualité quotidienne est devenue, pour une bonne part, le roman vrai des conquêtes de la Loi et des enthousiasmes qu’elle suscite. De nouveaux chapitres de l’histoire de la Servitude volontaire s’accumulent. L’orgie procédurière ne se connaît plus aucune borne.
Si je n’évoque pas ici les affaires de magistrats vengeurs, les scandales de fausses factures, la sombre révolte des juges en folie, c’est que tout le monde en parle partout. Je préfère aller chercher mes anecdotes en des coins moins visités. Il n’y a pas de petites illustrations. En Suède, tout récemment, un type saute au plafond d’indignation dans un film de Bergman qui passe à la télé, il vient de voir un père donnant une gifle à son fils ! Dans un film ? Oui, oui. Un film. À la télé. Pas en vrai. N’empêche que ce geste est immoral. Profondément choquant, d’abord, et puis surtout en infraction par rapport aux lois de son pays. Il va donc, de ce pas, porter plainte. Poursuivre en justice. Qui n’approuverait cet homme sensible ? Le cinéma, d’ailleurs, regorge d’actes de violence, de crimes, de viols, de vols, de trafics et de brutalités dont il est urgent de le purger. On s’attaquera ensuite à la littérature.
Dura lex, sed tex ! Il y a des soirs où la télé, pour qui la regarde avec la répugnance requise, ressemble à une sorte de foire aux lois. C’est le marché des règlements. Un lex-shop à ciel ouvert. Chacun s’amène avec son brouillon de décret. Faire un débat sur quoi que ce soit, c’est découvrir un vide juridique. La conclusion est trouvée d’avance. « Il y a un vide juridique ! » Vous pouvez fermer votre poste. Le rêve consiste clairement à finir par interdire peu à peu, et en douceur, tout ce qui n’est pas encore absolument mort.
« Il faut combler le vide juridique ! » Maintenant, l’obsession pénaliste se réattaque de front au plaisir. Ah! ça démangeait tout le monde, de recriminaliser la sexualité! En Amérique, on commence à diriger vers des cliniques spécialisées ceux à qui on a réussi à faire croire qu’ils étaient des addicts, des malades, des espèces d’accros du sexe. Ici, en France, on a maintenant une loi qui va permettre de punir la séduction sous ses habits neufs de harcèlement. Encore un vide de comblé ! Dans la foulée, on épure le Minitel. Et puis on boucle le bois de Boulogne. Tout ce qui se montre, il faut l’encercler, le menotter de taxes et décrets.
À Bruxelles, de sinistres inconnus préparent l’Europe des règlements. Toutes les répressions sont bonnes à prendre, depuis l’interdiction de fumer dans les lieux publics jusqu’à la demande de rétablissement de la peine de mort, en passant par la suppression de certains plaisirs qualifiés de préhistoriques comme la corrida, les fromages au lait cru ou la chasse à la palombe. Sera appelée préhistorique n’importe quelle occupation qui ne retient pas ou ne ramène pas le vivant, d’une façon ou d’une autre, à son écran de télévision : le Spectacle a organisé un nombre suffisant, et assez coûteux, de distractions pour que celles-ci, désormais, puissent être décrétées obligatoires sans que ce décret soit scandaleux. Tout autre genre de divertissement est un irrédentisme à effacer, une perte de temps et d’audimat.
Toutes les délations deviennent héroïques. Aux Etats-Unis, pays des lawyers en délire, les homosexuels de pointe inventent l‘outing, forme originale de mouchardage qui consiste à placarder à tour de bras des photos de types connus pour leur homosexualité honteuse, avec la mention absolute queer (parfait pédé). On les fait sortir de leur secret parce que ce secret porte tort, dit-on, à l’ensemble du groupe. On les confesse malgré eux. Plus de vie privée, donc plus d’hypocrisie.
Transparence ! Le mot le plus dégoûtant en circulation de nos jours ! Mais voilà que ce mouvement d’outing commence à prendre de l’ampleur. Les chauves s’y mettent, eux aussi ils affichent à leur tour des portraits, des photos de célébrités qu’ils accusent de porter des moumoutes (pardon, des « compléments capillaires ») ! On va démasquer les emperruqués qui ne s’avouent pas ! Et pourquoi pas, après ça, les porteurs de fausses dents, les bonnes femmes liftées, les cardiaques à pacemakers ? L’ennemi héréditaire est partout depuis qu’on ne peut plus le situer nulle part, massivement, à l’Est ou à l’Ouest.
« Le plus grand malheur des hommes, c’est d’avoir des lois et un gouvernement », écrivait Chateaubriand. Je ne crois pas qu’on puisse encore parler de malheur. Les jeux du cirque justicier sont notre érotisme de remplacement. La police nouvelle patrouille sous les acclamations, légitimant ses ingérences en les couvrant des mots solidaritéjustice,redistribution.
Toutes les propagandes vertueuses concourent à recréer un type de citoyen bien dévot, bien abruti de l’ordre établi, bien hébété d’admiration pour la société telle qu’elle s’impose, bien décidé à ne plus jamais poursuivre d’autres jouissances que celles qu’on lui indique. Le voilà, le héros positif du totalitarisme d’aujourd’hui, le mannequin idéal de la nouvelle tyrannie, le monstre de Frankenstein des savants fous de la Bienfaisance, le bonhomme en kit qui ne baise qu’avec sa capote, qui respecte toutes les minorités, qui réprouve le travail au noir, la double vie, l’évasion fiscale, les disjonctages salutaires, qui trouve la pornographie moins excitante que la tendresse, qui ne peut plus juger un livre ou un film que pour ce qu’il n’est pas, par définition, c’est-à-dire un manifeste, qui considère Céline comme un salaud mais ne tolérera plus qu’on remette en cause, si peu que ce soit, Sartre et Beauvoir, les célèbres Thénardier des Lettres, qui s’épouvante enfin comme un vampire devant un crucifix quand il aperçoit un rond de fumée de cigarette derrière l’horizon.
C’est l’ère du vide, mais juridique, la bacchanale des trous sans fond. À toute vitesse, ce pseudo-monde en perdition est en train de recréer de bric et de broc un principe de militantisme généralisé qui marche dans toutes les situations. Il n’y a pas de nouvelle inquisition, c’est un mouvement bien plus subtil, une montée qui sourd de partout, et il serait vain de continuer à se gargariser du rappel des antiques procès dont furent victimes Flaubert ou Baudelaire : leur persécution révélait au moins une non-solidarité essentielle entre le Code et l’écrivain, un abîme entre la morale publique et la littérature.
C’est cet abîme qui se comble chaque jour, et personne n’a plus le droit de ne pas être volontaire pour les grands travaux de terrassement. Qui racontera cette comédie ? Quel Racine osera, demain, composer les Néo-Plaideurs? Quel écrivain s’échappera du zoo légalitaire pour en décrire les turpitudes ?

Littérature Voyage au bout de la nuit

Voyage au bout de la nuit, l'argot comme réquisitoire contre la guerre

Céline, ce bon Louis-Ferdinand Céline, il ne laisse personne indifférent, taxé de génie par certains, d'ignoble antisémite collaborationniste par d'autres. Personnellement peu m'importe les querelles quant à la personne de Céline, ce que j'aime c'est sa littérature, son écriture, sa férocité dans la verbe, sa haine dans le mot, sa cruauté dans l'argot.

En effet, ce qui frappe chez cet auteur c'est son utilisation du langage parlé et de l'argot à travers tout le roman. Il se sert de la puissance évocatrice du langage populaire pour faire jaillir une extrême violence. Toutefois ne voyons pas Céline comme un simple romancier ayant décidé d'utiliser l'argot pour créer le scandale, son génie réside dans le fait qu'il ne plaque pas la langue parlée telle-qu'elle dans le roman mais il la transforme, la sculpte pour la magnifier. Il crée l'apparence d'un relâchement de la langue alors qu'en réalité la prose est poussée dans ses derniers retranchements. Cela nous plonge directement au coeur du récit, au coeur de l'horreur et la haine qui habite le narrateur Bardamu.

Ce style si beau et si terrible, si grandiose et si profond se met au service d'idées que prône le narrateur. Contrairement aux idées reçues, Céline à travers Voyage au bout de la nuit apparaît clairement comme anti-nationaliste à travers la démonstration de l'absurde attachement à la patrie. Il évoque de même l'absurdité de la guerre, l'absurdité de combattre des personnes "ne nous ayant rien fait à nous" au nom d'un pays qui se sert de la bêtise humaine pour l'envoyer se faire massacrer au front.

Céline expose ses thèses en prenant comme prétexte les vagabondages malheureux de Bardamu, de la première guerre mondiale (qu'a connu Céline lui-même), en passant par l'Amérique puis l'Afrique. Le lecteur est pris en otage du verbe de Céline, il ne peut pas décrocher, il le veut pourtant mais la vérité bien que douloureuse nous empêche de s'en aller ; de s'en aller loin de cette haine, de cet absurde, de la cruauté de l'homme.

Céline fait mal, son récit met à nu l'homme et sa bêtise, personnellement je le place dans la lignée d'un Cioran ou d'un Schopenhauer, ces auteurs qui ne voient que la noirceur de l'humanité.
Lisez Céline, appréciez son génie, émerveillez vous du style et imprégnez vous du discours. Il dit vrai certes, mais prenez garde ou vous finirez par le défendre face aux paria de la "littérature" contemporaine.

Assaut sous les gaz, Otto Dix (1924)